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« Ce qui peut toucher, parfois, c'est la simplicité et l'imperfection », Yamê

Une enfance partagée entre le 95 et le Cameroun, un père musicien dont les clips passaient à la télé là-bas, un piano droit dans le salon. Le reste s'est joué sur des type beats trouvés sur YouTube, quelques vidéos piano voix et un Zénith de Paris rempli.

Des jams parisiennes au Zénith : Une ascension fulgurante

L'interview Tales

Yamê assis sur un tabouret, fond rose

D'aussi loin que tu te souviennes, ton premier souvenir de musique ?

Quand j'étais petit, dans le 95. Mon père fait de la musique, mon père est artiste. On a habité au Cameroun de mes 5 à 10 ans, c'est la période où il avait le plus de succès : ses clips passaient à la télé, ça s'exportait un petit peu. De la soul makossa, un mélange de makossa et de quelque chose d'un peu soul. Dès que j'ai su comprendre ce qu'était la musique, ou en tout cas que j'en ai eu conscience, ça devait être vers 3 ou 4 ans.

Tu te souviens de ce que ça t'a fait ?

Non. Mais je me dis que c'est comme un choc psychologique, il y a forcément un truc qui se passe. C'est comme quand quelqu'un fait quelque chose de super bien quand tu es petit : tu le retiens, tu ne sais pas pourquoi, ça crée une marque dans ta tête et après, inconsciemment, ça revient plus tard. C'est comme les traumas dans le sens inverse. Si le négatif crée quelque chose, le positif aussi, forcément.

La musique était très présente au quotidien, chez toi ?

Oui, déjà avec ce père qui fait de la musique. Je le perçois, je le vis. Et ma mère écoute beaucoup de musique à ce moment-là. Le simple fait d'avoir des gens très fans de musique autour de moi, ça a été le premier cadre dans lequel j'ai grandi.

« Je vais montrer un truc que je n'ai pas encore montré »
Avant les piano voix, il y a la période type beats. Tu cherchais quoi ?

À apprendre ce que je ne savais pas faire. Je n'avais jamais produit, jamais été devant Ableton sérieusement, j'avais juste testé plein de choses comme un geek, vite fait, sans autre but. J'écoute beaucoup de rap et j'arrive vite à poser sur des type beats. Ça a donné quelque chose de classique, dans le sens rap du style : les prods ne sont pas travaillées avec l'artiste, elles sont très basiques, souvent elles n'abordent qu'un seul style, alors que moi j'aime bien mélanger différentes choses.

Le piano arrive comment ?

🎥 @el_gavoncho

 

En parallèle, j'ai toujours aimé faire du piano. Quand je pose des paroles, il y a souvent un moment où j'arrête la prod et où je refais juste des accords au piano, parce que je trouve ça beaucoup plus simple pour y trouver une mélodie. À un moment je me dis : j'ai envoyé des sons sur les plateformes, j'ai fait des clips, des visuels, maintenant je vais montrer un truc que je n'ai pas encore montré, c'est que je sais faire du piano. Et dès la première vidéo ou presque, les retours ont été très bons. Il y a le format vidéo qui joue, évidemment, mais ce qui fait rester les gens au-delà du buzz, c'est ce côté beaucoup plus direct, simple, sans filtre, sans production, sans rien. Ce qui en a découlé, c'est une audience assez variée : beaucoup de jeunes, et en même temps, à mes concerts, des personnes qui ont une culture musicale de gens plus âgés.

Tu as hésité à te dévoiler comme ça ?

Un peu, mais vraiment pas longtemps. Je n'avais jamais sorti de piano voix, j'avais toujours sorti des trucs produits. Quand on se dit qu'on veut percer dans le rap, ça arrive avec un certain nombre de présupposés et de clichés qu'on a en tête, liés à l'image qu'il peut y avoir autour du rap. Ou même juste au fait de n'exister que derrière quelque chose de produit, et là, pour le coup, ça dépasse le rap, c'est global. Quand on commence, on se dit qu'on veut faire pro, qu'il ne faut surtout pas que ça sonne moins fort quand ça passe dans la playlist. Plus tard, on se rend compte que c'est bien de produire ses sons, mais que ce qui peut toucher, parfois, c'est la simplicité et justement l'imperfection qu'il peut y avoir dans le fait de ne pas produire.

Vouloir prouver qu'on a le niveau de prod, c'est un passage obligé ?

C'est formateur. Il ne faut juste pas y rester bloqué.

Et le moment où ça bascule ?

Il y a eu plusieurs pivots, mais le gros, ce sont les réseaux sociaux. J'avais déjà mis des vidéos sur TikTok, mais je n'avais pas fait de vidéos pour TikTok : j'avais juste redécoupé et reposté des vidéos existantes, ce qui n'était évidemment pas la bonne méthode. J'ai dû en faire quatre maximum, puis j'ai supprimé. Le vrai pivot, c'est d'y aller pour de bon, mélangé au fait de faire des piano voix. Juste être sur TikTok, ça n'aurait peut-être pas suffi.

Qu'est-ce que ça change, concrètement ?

Je chante des sons que les gens ne connaissent pas et ça marche. Du coup, je ne sais plus quoi sortir : si je sors la version produite, est-ce que les gens vont aimer, alors que ça n'a rien à voir ? C'est surtout la première fois que je confronte autant de monde à ce que je sais faire, et que j'ai un retour dessus. Ça dépasse le voisin qui te dit « j'ai vu la vidéo, c'est génial ». Et là une pression arrive, parce qu'il y a une attente, alors qu'avant je sortais des sons et personne ne les attendait. Ce moment-là a accéléré pas mal de choses dans nos têtes, mon équipe et moi.

« Le gros de l'influence est inconscient »
Ta filiation, tes influences : conscientes ou inconscientes ?

Un peu des deux, mais je pense que le gros est inconscient. On peut essayer de faire des choses consciemment, et c'est généralement là qu'on n'arrive pas à avoir de résultats. En même temps, je sais très bien ce qui se fait dehors, ce qu'on pourrait appeler le mainstream d'aujourd'hui, une définition qui varie beaucoup avec le temps. Je n'ai pas envie d'être identifié à certains styles, et paradoxalement je m'en inspire beaucoup pour me différencier. « Bécane », c'est de la trap dans le sens où on met de la 808 et où la construction est assez trap, mais l'intention de production est beaucoup plus live, beaucoup plus jazz. J'en ai des versions beaucoup plus jazz, je ne les ai juste jamais sorties. C'est la version je ne sais pas combien qu'on a faite avec Pandrezz, parce que lui aussi est un jazzeur.

Inventer un style, c'est encore possible ?

C'est rare d'écrire son propre chemin musical. On le fait inconsciemment et on s'en rend compte avec du recul. Au moment où l'artiste est là, c'est dur de se dire : ah ouais, il est en train de réécrire quelque chose. Même James Blake, qui a vraiment quelque chose de particulier : on peut décrypter sa musique, y trouver des ficelles, des ramifications avec des styles existants, des paternités. C'est la nature même de l'humain. Réinventer, c'est dans les esprits.

Ta culture d'instrumentiste, c'est un avantage par rapport à un artiste qui n'aurait pas ce background ?

 

Oui, je pense quand même. Déjà, je peux produire, et tous les artistes ne peuvent pas produire. Tous n'y sont pas obligés non plus, il faut dire la vérité, c'est chacun son rôle. J'étais prêt pour le live, parce que c'est ce que je kiffe et que je n'avais que des potes dans le live. Ceux avec qui je tourne, ce sont des potes de jam que je connais depuis longtemps, c'étaient mes colocs. Partir avec ses amis, avec une fusion musicale qui existe déjà parce que vous avez l'habitude de jouer ensemble, tout est plus fluide. Mais ce côté technique peut être toxique aussi : le fait de savoir faire, ça donne envie de s'impliquer toujours, et ce n'est pas forcément la meilleure chose pour un artiste qui a parfois besoin d'être tiré ailleurs. Il y a des artistes exceptionnels qui n'ont pas cette culture derrière et qui n'en gardent pas moins la même profondeur artistique, sans la compréhension technique de ce qu'est un Fa dièse 5 ou un sus4.

Full control ou déléguer ?

Au début, plutôt full control, parce que je ne savais pas, j'avançais à vue, j'allais à tâtons dans le noir. On grandit avec cette idée qu'il faut l'indépendance à tout prix, qu'il faut tout comprendre sinon tu vas te faire avoir : on arrive avec beaucoup de red flags, ça peut clairement être un frein. Avec le temps, j'ai commencé à déléguer, puis j'ai compris qu'il fallait quand même garder un certain nombre de choses, parce que déléguer, c'est aussi ta vie que tu délègues. Personne ne travaillera ton projet mieux que toi, et c'est normal : n'importe qui mettra moins d'efforts et moins d'attachement que toi. Le plus dur, c'est de savoir qui fait quoi, qui a son importance, ce que ça vaut. C'est le principal truc qui perd les artistes au début, et c'est aussi l'outil des perturbateurs, je vais les appeler comme ça : utiliser cette confusion pour prendre le pas sur les artistes, les pousser soit vers le full control, soit vers un relâchement total.

Le piano du salon, le keytar de la jam

Ton premier clavier ?

 

Un piano droit au Cameroun, sur lequel j'ai joué tout le temps. Je n'ai pas pu le garder, il est resté là-bas. C'était le piano du salon, pas celui du studio de mon père : il y avait un studio à la maison, avec différents instruments, donc j'ai eu l'occasion de toucher à autre chose. Mais c'est le piano qui m'a vraiment intéressé, c'était le plus simple pour moi. Un clavier, tu appuies, un son sort. Une guitare, il faut pincer, gratter, tenir une position, tu as mal aux doigts. C'est l'instrument le plus intuitif, avec une palette émotionnelle vraiment très large.

Yamê brandit son keytar sur scène devant la foule

Tu collectionnes les claviers ?

Non, mais j'ai gardé tous ceux que j'ai eus dans ma vie. Mon préféré pendant un moment, c'était un keytar MIDI sans fil. Je n'ai jamais réussi à trouver de housse, donc je le mettais dans une housse de guitare, ça ne ressemblait à rien, mais au moins ça fermait. La housse a fini par déchirer, forcément, ce n'est pas fait pour, et je faisais de la moto avec, le vent soufflait trop fort. J'allais partout en jam à Paris comme ça, avec un petit ordi sur lequel j'avais des VST : j'arrivais, je demandais où me brancher, je sortais un câble et je jouais en sans fil. Les gens disaient « c'est quoi cette sorcellerie, le gars il joue au clavier sans fil et il n'y a pas de latence ». Je l'ai toujours, il faut juste que je retrouve un cache pour les piles..

S'il ne devait en rester qu'un ?

Je garde mon keytar.

Aujourd'hui, tu composes plutôt acoustique ou MIDI ?

Dans mon studio, il y a toujours des instruments acoustiques, parce que les gens qui sont autour de moi savent jouer, souvent mieux que moi. On est tous producteurs, donc ça ne nous pose pas de problème de préférer parfois le MIDI, mais pour moi ça va par paires. Un studio sans instruments acoustiques, ce n'est pas possible, il manque quelque chose.

Tu es du genre à rester bloqué quinze jours sur le son d'une ligne de clavier ?

Non, je passe plutôt rapidement à autre chose. Si ça ne me convient pas, il y a tellement de sons, surtout en VST. C'est là que je trouve l'analogique intéressant : avoir du choix, ce n'est pas toujours quelque chose de bien. C'est comme les plug-ins. Sur YouTube, tout le monde te dit que c'est le plug-in qui met la sauce, mais à la fin, quand tu veux compresser, tu as le choix entre six compresseurs, tu ne sais pas tous bien les utiliser, ça n'a pas beaucoup d'intérêt. Au début je courais après les derniers trucs, c'était compliqué à avoir et super cher. À la fin, j'ai tout enlevé, je n'utilise presque que les outils d'Ableton. Le côté illimité, parfois ce n'est pas bon pour la créativité : on tourne en roue sur le choix et non sur le fait d'avancer, de poser le son et l'émotion qu'on voulait poser.

Tu écris seul ou entouré ?

C'est un mélange. Je suis tout le temps avec mes potes, mais j'ai besoin de moments seuls pour écrire efficacement. Cela dit, ça évolue tout le temps, d'un projet à l'autre, d'un son à l'autre : parfois j'écris plus facilement quand mes potes sont là, parfois c'est l'inverse. J'en suis très content, parce que je n'ai pas encore de méthode, pas de méta, et je pense que c'est mieux : j'ai l'impression de toujours découvrir un petit peu.

Le Zénith, le père, la reconnaissance

Le lendemain du Zénith de Paris, tu te dis quoi ?

 

J'étais un peu sur un nuage. Je ne faisais que penser à ce qu'on venait de faire. Ce qui est fou, c'est qu'avant, on avait fait plein de dates, parfois avec plus de monde devant, mais le Zénith reste particulier. C'est comme un step dans une carrière, surtout son premier Zénith dans sa ville. On ne réalise pas tant qu'on n'est pas au moment où le show commence. Là, je me suis senti sous pression, je me suis mis à penser à ma famille, à tous ceux qui étaient là, le pire truc, vraiment la seconde juste avant d'entrer. En plus, le show commence avec la voix de mon père, et mon père était là. J'étais très ému, j'ai eu beaucoup de mal à commencer le show.

La reconnaissance de l'industrie et des pairs, ça compte ?

Il y en a plusieurs types. Il y a celle de l'industrie, des pairs, des autres artistes. Et celle de la famille, dont on ne parle pas souvent. Moi, je n'ai pas forcément eu la reconnaissance de mon père dans la musique au début, alors que c'est un musicien. Il n'était pas forcément pour, plus par peur qu'autre chose. À la fin, il a dû constater que ça allait, que j'allais m'en sortir. Avoir sa reconnaissance, c'était quelque chose.

Et celle des potes ?

C'est de ne pas être, parmi tous les potes qu'on a, celui qui rate, celui qui n'arrive pas à mener son projet à bien. Entre amis, on se raconte nos projets : qui fait quoi, où est-ce que ça va. Il y a eu des moments durs. Je sortais un clip..il y avait 500 vues, personne ne l'avait vu. Et tu as des potes qui sont naturels, qui te disent : c'est chaud, tu es sûr que tu veux continuer, parce que là on peut faire un truc. Ces reconnaissances-là, les vrais amis, ce sont les plus marquantes.

Yamê dans un rai de lumière, veste camel

Et les institutions, les Victoires de la musique ?

C'est symbolique, mais ça fait toujours plaisir d'avoir des institutions qui reconnaissent le travail accompli, parce qu'on ne l'a pas forcément au début. On a l'impression que ça a explosé d'un coup, mais avant que ça explose, on a tout fait : tous les tremplins possibles de France, tous les programmes d'accompagnement d'artistes, tous les salons. On s'est inscrits. Il y a eu beaucoup de doutes. L'industrie, c'est très vague. Une industrie, c'est une industrie : il n'y a pas d'amour, il n'y a pas de copinage, en réalité. Elle est favorable quand ça marche. Après, c'est à toi de comprendre comment elle fonctionne et de ne pas y mettre des espérances qui dépassent la réalité de ce qu'est une industrie. Mais c'est possible de s'y insérer. Franchement, quand je vois les autres industries, en France on est bien.

Carte blanche

Un projet à quatre mains, avec qui tu veux, où tu veux dans le monde.

Ce serait Cory Henry. Vraiment. C'est un monstre, je pense que c'est mon claviériste préféré. Il a joué notamment avec Snarky Puppy, qui est un de mes groupes préférés aussi. C'est incroyable. Si je pouvais faire soixante mains avec eux, parce qu'ils sont je ne sais pas combien sur scène, ce serait avec grand plaisir.